Reconnaître un manuscrit chartrain

Le décor enluminé

Les manuscrits conservés depuis le Moyen Âge à Chartres n'ont pas tous été copiés et enluminés sur place (par exemple, les chanoines de la cathédrale ont légué au chapitre de nombreux manuscrits de droit, dont certains d'origine italienne comme les Décrétales d'Innocent IV du ms. 150). Pour cerner les caractéristiques stylistiques de l'enluminure chartraine il faut cumuler les exemples, en comparant les manuscrits encore conservés sur place (ou connus par des reproductions anciennes) avec ceux originaires de Chartres mais aujourd'hui dispersés dans le monde entier. Dans ce travail, l'étude du décor ornemental joue un rôle primordial. Ce sont en particulier les modestes initiales filigranées avec leurs motifs tracés à l'encre qui permettent de reconnaître un répertoire typiquement chartrain dans la production du XIIe siècle.

Les éléments du décor ne doivent jamais être utilisés seuls pour dater et localiser un manuscrit, il faut  également prendre en considération l'écriture, la nature du texte et l'histoire de sa transmission, son destinataire et ses possesseurs ultérieurs... Ainsi faut-il se souvenir qu'au XIIe siècle, les comtes de Champagne sont en même temps comtes de Blois et de Chartres, ce qui explique que dans les années 1140-1150, le même artiste a enluminé l'Heptateuchon de Thierry de Chartres et deux Bibles vraisemblablement commandées par Thibaud Il, comte de Champagne.

Thierry de Chartres, Heptateuchon, vol. 1
Chartres, vers 1140
Chartres, BM, ms. 497, f. 5v

Les marques de lecture

Les chanoines de la cathédrale de Chartres empruntaient fréquemment des livres à la bibliothèque du chapitre. Or, les lecteurs des manuscrits médiévaux ont souvent laissé des traces de leur consultation dans les livres : ex-libris, commentaires, marques de lecture graphiques pouvant prendre des formes très variées. Il faut donc systématiquement relever ces marques, car leur comparaison à celles apposées dans des manuscrits dont l'histoire est connue, peut parfois permettre d'identifier un nouveau manuscrit provenant de Chartres.

La liturgie chartraine

La cathédrale de Chartres est consacrée à la Vierge, dont le culte fut promu notamment par l'évêque Fulbert (vers 960-1028) qui composa des chants et des sermons en son honneur. Parmi les nombreuses reliques, outre la précieuse chemise de la Vierge, on y conserva aussi depuis 1204 le chef de sa mère, sainte Anne. Au nombre des saints particulièrement vénérés à Chartres, il y a saint Chéron (Caraunus), martyr du Ve siècle, et surtout saint Lubin (Leobinus), évêque du VIe siècle ; deux vitraux de la cathédrale leur sont dédiés. Saint Laumer (Laudomarus) de Blois et saint Piat de Tournai sont également honorés à Chartres. La dédicace de la cathédrale est célébrée le 17 octobre.

Le chanoine Yves Delaporte a consacré de nombreuses études à la liturgie chartraine. En 1953 il édita le ms. 1058 : L’Ordinaire chartrain du XIIIe siècle publié d’après le manuscrit original, Chartres, 1953 (Société archéologique d’Eure-et-Loir, t. XIX). Dans son introduction, il recense les manuscrits liturgiques, conservés avant l'incendie de 1944 à la bibliothèque municipale, et présente les fêtes locales du sanctoral. Le riche répertoire musical de la cathédrale a depuis longtemps attiré l'attention des musicologues. Grâce aux reproductions d'avant-guerre, Yves Delaporte put publier les Fragments des manuscrits de Chartres. Reproduction phototypique, Abbaye de Solesmes, 1958 (Paléographie musicale, XVII). Pour un état récent des études sur la liturgie chartraine, voir Margot Fassler, The Virgin of Chartres. Making History through Liturgy and the Arts, New Haven, Londres, 2010. Quant au petit office de la Vierge à l’usage de Chartres, voir le site dédié aux livres d'heures d'Erik Drigsdahl.

 

Saint Lubin, évêque de Chartres.
Initiale historiée d'un Légendier (recueil de vies de saints) du XIIe s., provenant du chapitre de la cathédrale de Chartres.
Chartres, BM, ms. 500, f. 70v.

(A. LECOQ, "Légendaires et sermonnaires du XIVe siècle", Mémoires de la Société archéologique d’Eure-et-Loir, IV, 1867, p. 205)